Commande publique : maintenant, gérer la pénurie … d’acheteurs !

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"L'attraction la plus excitante se trouve entre deux opposés qui ne se rencontrent jamais."
Andy Warhol

Il semble que certains profils professionnels à haut niveau de responsabilité, exigeant un fort relationnel, un grand sens politique et un intérêt marqué pour le tissu économique et social sont décidemment difficiles à trouver. Non, on ne parle pas de Matignon… mais d’un "simple" acheteur public...

« Chaque mois, achatpublic.info rassemble les informations, livrées par les acheteurs publics eux-mêmes sur les réseaux sociaux, relatives à leurs mobilités professionnelles ». C’est ainsi que nous ouvrons, notre petite veille  mensuelle des mobilités des acheteurs publics (lire "Acheteurs publics en mouvement : août 2024"). "Petite veille" … Oui. Mais ce que l’on constate, c’est qu’elle est toujours plus fournie, de mois en mois et d’année en année. Certes, c’est purement empirique. Mais tout de même... si les acheteurs publics sont tellement "en mouvement", c’est bien le signe qu’on les chasse de plus en plus… et que ça recrute !
L’acheteur public serait-il devenu un oiseau rare ? C’est individuellement tant mieux pour lui … mais inquiétant pour la fonction Achat.
 

Oiseau rare ?

Nous publions cette semaine une enquête pour étayer ce constat (lire "Recruter un acheteur public : un défi ?") Les postes d’acheteurs, dont la définition varie selon les annonces, sont fortement demandés par les collectivités employeurs. L’article confirme notre première analyse empirique : « De nombreux postes sont publiés dans le domaine de la commande publique, soit tous postes confondus, 1731 annonces. Le nombre a explosé selon les chiffres du site Emploi territorial. Et sous le seul profil « acheteur », 751 offres étaient publiées en 2023 contre 415 offres 2021 ».

On peut esquisser plusieurs explications à cette explosion de la demande d’acheteurs publics. D’abord, l’importance stratégique de l'achat public a fortement évolué, avec de nouvelles missions environnementales, sociales et sociétales. Outre la nécessité de "bien acheter", l’achat public est désormais un marqueur politique. Finie, la réduction de l’achat public à une "simple" mission de veiller au respect des procédures de passation, se satisfaisant en ce sens de profils essentiellement juridiques.
 

Diversité et diversification

Est-ce la complexité et la diversité des missions attachées à ce métier qui expliquent cette tension ? C’est probable. Notre enquête montre que les recruteurs sont à la recherche de profils différents. Pour certaines collectivités, c’est encore l’ "acheteur juriste" qui a la côte : « Le candidat doit maîtriser les règles de la commande publique pour pouvoir se libérer des procédures ». Pour d’autres, ce sont des gestionnaires qui sont recherchés : « Ce sont souvent les meilleurs acheteurs ». Et puis certains veulent tout : « Nous sommes avant tout à la recherche d’un juriste qui devra ensuite développer ses compétences en matière d'achat. Que ce soit un jeune diplôme en droit avec une connaissance de la commande publique ou une personne plus expérimentée. »

Alors oui, cette "définition extensive du besoin" de l’acheteur public y est pour beaucoup dans la difficulté de recruter. Mais ce n’est malheureusement pas tout.
 

Deux ou trois trucs qui fâchent…

Pour comprendre pourquoi le métier d’acheteur est en tension, il faut aussi aborder les questions qui fâchent, au-delà de la complexité ou de l’extrême polyvalence des missions à assurer. Certes, cette complexité peut aussi, bien souvent, le rendre attrayant, en traduisant la notion par "implication et engagement, responsabilité, transversalité"… Mais l’attractivité d’un métier, cela induit aussi l’assouvissement du besoin de reconnaissance,. Or là, il y a sans doute de quoi dire…

« Le métier d’acheteur public est passionnant... mais n’attire personne ! Les salaires sont dérisoires. Les effectifs incomplets. Et les objectifs sociaux et environnementaux assignés à la commande publique viennent accroître cette surcharge de travail qui pèse sur les agents », alertait une acheteuse dans la salle, au cours de la 193ème session d’études de l'Association pour l'achat dans les services public (APASP) (relire "L’achat public en « burn out » : entre assimilation et nouveauté de la règlementation").

En mars dernier, dans nos colonnes, un acheteur public mettait les points sur les I, pour ne pas écrire "les pieds dans le plat" : « Pour info un ETP A en milieu de grille coûte 35 à 45 K€ bruts par an dans le public. Un acheteur de métier, c’est entre 60 et 70 K€ dans le privé… Il y a comme un problème, non ? Quand on veut une voiture de course, il faut s’assurer qu’on a les moyens de mettre de l’essence dedans ! » Et bien souvent, relevait-il, les annonces de recrutements précisent que l’acheteur public recherché sera un agent de catégorie C. « Oui, je vous jure, du C pour recruter des Acheteurs de métier... Mais au secours ! » (relire "[Tribune] Laurent Delplanque « S’il vous plait…donne-moi les moyens de devenir un acheteur public »")

Alors, toutes les pistes sont envisagées pour rendre la fonction attractive, y compris en abordant la question tabou de la "rémunération au mérite". D’autant plus tabou qu’il faut tout d’abord déterminer ce que l’on entend par “résultat”. De quoi parle-t-on ? De gains achats ? De limitation du nombre de contentieux ? De fidélisation des fournisseurs ? De part de marchés déclarés sans suite ? Faut-il raisonner individuellement ou collectivement ? Et surtout... sur quels outils d’évaluation s’appuyer ? (relire "Faut-il rémunérer les acheteurs au résultat ?").


Plus les missions des acheteurs publics seront exigeantes… plus ils seront en droit de se montrer, eux aussi, exigeants.
Juste retour des choses, non ?